Dans un précédent article, je me suis intéressée à la recherche de l’idéal amoureux et à cette accumulation de critères qui peut parfois nous empêcher de rencontrer. Mais une autre question mérite d’être posée : pourquoi avons-nous cet idéal ? D’où vient cette représentation de l’homme ou de la femme avec qui nous pensons pouvoir être heureux ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un idéal amoureux est une projection. Nous imaginons une personne et nous lui attribuons un certain nombre de caractéristiques qui, dans notre esprit, devraient contribuer à notre bonheur. Elle aura tel âge, telle allure, telle personnalité, tel mode de vie. Elle sera grande, mince, sportive, cultivée, dynamique, calme, disponible, diplômée, issue de tel milieu… Chacun remplit le portrait à sa manière. Ce qui est intéressant n’est pas seulement la liste elle-même, mais la conviction qui peut l’accompagner : si je rencontre cette personne-là, alors j’aurai davantage de chances d’être heureux.

Or la réalité des rencontres est beaucoup moins prévisible.

Au fil des années, j’ai reçu des femmes et des hommes qui arrivaient avec une représentation extrêmement précise de la personne recherchée. Certains avaient véritablement leur liste. D’autres ne l’avaient pas écrite, mais elle apparaissait très rapidement au cours de l’entretien. Une tranche d’âge, une taille minimale, un certain poids ou une silhouette, une profession, un niveau d’études, un milieu social, des loisirs, une situation familiale, parfois une religion ou des origines. Et puis il y avait tout ce qui était exclu : pas trop petit, pas trop âgée, pas d’agriculteur, pas de personne trop éloignée socialement, pas de catholique pour certains, au contraire une personne croyante pour d’autres, parfois des refus concernant une origine ou une couleur de peau.

Tous ces critères ne sont évidemment pas de même nature et ne peuvent pas être placés sur le même plan. Certains correspondent à une attirance physique, d’autres à des valeurs ou à une réelle compatibilité de mode de vie, tandis que certains refus peuvent aussi être liés à des représentations ou à des préjugés. Mais ils ont quelque chose en commun : ils participent au portrait que nous nous faisons de la personne avec laquelle nous pensons pouvoir construire une relation heureuse.

Un idéal qui ne vient pas de nulle part

Nos préférences nous semblent souvent parfaitement personnelles. Nous disons simplement : « C’est mon style. » Et une partie de l’attirance ne s’explique effectivement pas. Nous ne choisissons pas rationnellement le visage qui va nous plaire, une voix qui va nous toucher ou une présence qui va nous attirer. Il serait absurde de vouloir tout analyser.

Mais notre idéal ne se construit pas non plus dans le vide. Nous grandissons avec des représentations de l’homme, de la femme, du couple, de la réussite et du bonheur. Notre famille, notre environnement, notre milieu social et culturel, puis nos propres expériences participent à cette construction.

Le couple parental en fait partie. Non pas parce que nous chercherions nécessairement notre père ou notre mère dans notre futur partenaire — ce genre d’explication systématique me paraît beaucoup trop réducteur — mais parce que nos parents nous ont donné l’un de nos premiers exemples de vie à deux. Nous avons vu leur façon de vivre, leur répartition des rôles, leurs relations avec le travail, l’argent, les enfants, les loisirs, leur manière de communiquer ou de ne pas communiquer.

Certains adultes souhaitent retrouver une partie de ce modèle parce qu’ils en ont gardé une image positive. D’autres construisent leur projet de couple exactement à l’opposé. Ils savent surtout ce qu’ils ne veulent pas reproduire. L’idéal peut donc se construire autant à partir de ce que nous avons apprécié que de ce que nous avons rejeté.

Cela vaut également pour le milieu dont nous sommes issus. Une personne ayant grandi dans une exploitation agricole peut connaître parfaitement les contraintes de cette vie et décider qu’elle ne souhaite pas les retrouver dans son couple. Lorsqu’elle dit « je ne veux pas d’un agriculteur », ce qu’elle refuse peut être moins la personne que le mode de vie qu’elle associe à cette profession. Quelqu’un ayant grandi dans un environnement religieux très présent pourra souhaiter partager cette dimension avec son partenaire ; un autre, issu du même environnement, pourra au contraire ne plus vouloir qu’elle occupe une place dans sa vie de couple.

Le milieu social intervient également. Certaines personnes souhaitent rencontrer quelqu’un qui partage leurs codes, leur niveau de vie, leurs références ou leurs habitudes. Cela peut répondre à des questions très concrètes de compatibilité. D’autres ont évolué socialement au cours de leur vie et ne souhaitent justement pas retrouver leur milieu d’origine. Là encore, le critère affiché raconte parfois davantage qu’il n’y paraît.

Le physique : une préférence qui peut devenir une condition

Le physique occupe évidemment une place importante dans l’idéal amoureux. Il ne sert à rien de prétendre le contraire. L’attirance compte dans une relation et personne ne peut être sommé d’être attiré par quelqu’un.

Dans les entretiens, j’entends régulièrement des demandes concernant la taille, l’âge, le poids, la silhouette ou l’allure. Une femme souhaite un homme d’au moins 1,80 m. Un homme recherche une femme mince. Une personne de 60 ans fixe à 55 ans l’âge maximal de son futur partenaire. Une autre ne veut pas rencontrer quelqu’un ayant plus de cinq ans d’écart avec elle.

Ce qui m’intéresse professionnellement n’est pas de contester systématiquement ces préférences, mais de savoir quelle place elles occupent réellement. Il existe une différence entre dire « je suis généralement attirée par les hommes grands » et décider qu’un homme de 1,76 m ne pourra en aucun cas nous plaire. De même, avoir une préférence pour un certain type de silhouette n’est pas exactement la même chose que penser que seule une personne possédant cette silhouette pourra nous rendre heureux.

C’est précisément à cet endroit que l’idéal devient une projection. Nous passons parfois, sans nous en rendre compte, d’une préférence à une prédiction : cette personne correspond à mon idéal, donc elle devrait me convenir ; celle-ci n’y correspond pas, donc elle ne peut pas me convenir.

Mais une taille, un âge ou une silhouette ne nous disent rien de la manière dont nous allons nous sentir en présence de quelqu’un.

Une fiche ne peut pas prévoir une voix, un rire, une façon de regarder, une présence, une conversation qui se prolonge naturellement, une attention particulière ou le plaisir très simple d’être ensemble. Elle ne peut pas davantage prédire l’envie de se revoir.

C’est la limite de tous les portraits idéaux : ils décrivent ce que nous pouvons imaginer avant la rencontre, alors qu’une grande partie de l’attirance se révèle précisément pendant celle-ci.

Quand une personne du passé devient la référence

Il existe aussi des personnes pour lesquelles l’idéal n’est plus seulement une construction faite de critères. Il ressemble à quelqu’un qu’elles ont réellement connu.

Je l’observe notamment chez certaines personnes qui ont perdu prématurément leur conjoint alors que leur couple était heureux. Lorsqu’elles souhaitent refaire leur vie, elles savent parfaitement qu’elles ne remplaceront pas la personne disparue. Mais certains éléments de cette relation peuvent rester des références très fortes : une personnalité, une façon de vivre, un niveau culturel, une manière de communiquer, parfois même certaines caractéristiques physiques.

Ce constat ne nécessite pas d’aller chercher des explications compliquées. Lorsqu’on a été heureux avec quelqu’un, il est assez naturel de considérer que certaines des qualités de cette personne ont participé à ce bonheur. La difficulté apparaît lorsque le souvenir devient un modèle auquel toute nouvelle rencontre doit correspondre. La personne qui arrive n’est alors plus seulement découverte pour ce qu’elle est : elle risque d’être comparée à celle qui l’a précédée.

L’amour de jeunesse qui n’a jamais véritablement abouti peut également occuper une place particulière. Il y a parfois, dans une vie, une personne avec laquelle on imagine encore ce qui aurait pu se passer. Or une histoire qui n’a pas été vécue jusqu’au bout n’a pas nécessairement connu les contraintes ordinaires d’un couple : le quotidien, les habitudes, les désaccords, les responsabilités, les années qui passent. Le souvenir de la personne et ce que nous imaginons de l’histoire peuvent alors se mélanger.

Je rencontre aussi des personnes qui ne souhaitent pas réellement sortir de cette référence. Elles recherchent le même type d’homme ou de femme et refusent assez vite ceux qui s’en éloignent. Il ne m’appartient pas de leur dire qu’elles doivent renoncer à ce modèle. En revanche, il faut être lucide sur ce que cela implique : plus le portrait est précis et non négociable, plus le nombre de personnes susceptibles d’y correspondre se réduit.

Et surtout, une nouvelle personne ne pourra jamais être la reproduction exacte d’une ancienne.

Quand nous commençons à démonter le portrait idéal

C’est une partie importante de mon travail lors des entretiens. Certaines personnes sont arrivées dans mon bureau avec un portrait presque terminé de leur futur partenaire. Au fur et à mesure de la conversation, nous reprenons les critères, non pas pour les supprimer, mais pour comprendre lesquels sont véritablement importants.

Pourquoi 1,80 m ? Pourquoi dix ans de moins et pas cinq ? Pourquoi cette profession ? Pourquoi ce niveau d’études ? Pourquoi une personne nécessairement sportive ? Pourquoi quelqu’un du même milieu ? Qu’est-ce que ce critère est censé apporter dans la relation ?

Et peu à peu, le portrait peut changer.

Derrière « je veux quelqu’un de mon niveau professionnel », on découvre parfois surtout le besoin de pouvoir échanger, d’être compris dans son activité ou de partager un certain mode de vie. Derrière « je veux quelqu’un de sportif », il peut y avoir simplement l’envie de partager des activités et de ne pas vivre avec une personne très sédentaire. Derrière une limite d’âge très stricte, on trouve parfois la recherche de dynamisme, alors que deux personnes du même âge peuvent avoir des modes de vie complètement différents.

À l’inverse, certains critères résistent parfaitement à la discussion parce qu’ils correspondent réellement à ce que la personne considère comme essentiel. C’est aussi le but de l’entretien : ne pas tout relativiser, mais faire la différence entre ce qui compte vraiment et ce que l’on avait ajouté au portrait sans forcément se demander pourquoi.

Et puis viennent les rencontres.

C’est là que mon métier m’a réservé quelques-unes des observations les plus intéressantes. J’ai vu des femmes et des hommes tomber amoureux d’une personne qui ne ressemblait pas du tout au portrait qu’ils avaient fait lors de notre premier entretien. L’âge n’était pas exactement celui prévu. La taille non plus. La profession n’avait jamais été envisagée. Le physique ne correspondait pas au « type » habituel. Un ou plusieurs critères qui semblaient très importants au départ avaient soudain beaucoup moins d’importance.

Et, oh surprise, cela fonctionnait.

Ce constat m’a beaucoup appris. Non pas que les critères ne servent à rien. Je continue évidemment à en tenir compte lorsque j’organise une rencontre. Mais ils ne permettent pas de prévoir ce qui se produira entre deux personnes.

On peut réunir sur le papier tous les critères demandés et constater qu’il ne se passe rien. À l’inverse, une personne peut s’écarter du portrait initial et devenir celle que l’on a envie de revoir, puis celle avec laquelle une relation se construit.

C’est précisément parce qu’une personne réelle est toujours plus complexe que le portrait que nous en faisons.

L’idéal peut nous guider, mais il ne peut pas prédire notre bonheur

C’est probablement la distinction la plus importante à faire. Avoir un idéal n’est pas un problème en soi. Il nous renseigne sur nos goûts, nos aspirations, nos valeurs et la vie que nous imaginons. Certains critères sont même indispensables lorsqu’ils concernent des éléments fondamentaux du projet de vie.

Mais il faut éviter de demander à cet idéal ce qu’il est incapable de nous donner : la garantie du bonheur.

Un homme grand, cultivé, sportif et correspondant parfaitement aux critères d’une femme peut ne provoquer chez elle aucune envie de le revoir. Une femme réunissant toutes les caractéristiques physiques et sociales souhaitées par un homme peut ne susciter aucune véritable connexion. À l’inverse, celui ou celle qui s’éloigne du portrait initial peut apporter quelque chose qui n’était écrit nulle part sur la liste.

C’est pour cette raison que cet article complète celui consacré à la recherche de l’idéal amoureux. Dans le premier, je montrais comment des critères trop rigides peuvent conduire à éliminer une personne avant même de l’avoir véritablement rencontrée. Ici, la question est différente : pourquoi avons-nous construit ces critères et pourquoi pensons-nous qu’ils désignent la personne avec laquelle nous serons heureux ?

Il ne s’agit pas de renoncer à toute exigence ni d’accepter une personne qui ne nous attire pas. Il s’agit de laisser une place à ce que nous ne pouvons pas prévoir.

Après toutes ces années de rencontres organisées, j’ai vu suffisamment de portraits idéaux être contredits par la réalité pour savoir qu’une liste, aussi précise soit-elle, ne prédit pas une histoire.

L’idéal est la personne que nous imaginons pouvoir nous rendre heureux.

La rencontre, elle, nous confronte à une personne réelle.

Et parfois, celle avec laquelle cela fonctionne n’a presque rien à voir avec celle que nous avions décrite sur le papier.

Béatrice Paul
Fondatrice de L’Agence L’Oasis

Depuis plus de dix ans, j’accompagne des femmes et des hommes célibataires dans leur recherche d’une relation sérieuse. À L’Agence L’Oasis, agence de rencontres sérieuses en Bretagne, mon travail repose sur l’écoute, la connaissance des personnes et la compréhension de leurs attentes afin de favoriser des rencontres cohérentes, sans réduire une personne à une simple liste de critères.