« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. »

Cette phrase attribuée à Sacha Guitry prête à sourire. Aujourd’hui, je remplacerais volontiers le mariage par la vie de couple. Car on n’a pas besoin de se marier pour découvrir que la personne dont on est tombé amoureux est un être humain, avec ses qualités, ses défauts, son caractère, ses habitudes et ses petites manies.

Mais comment savoir si cette relation qui commence est réellement une bonne relation ? Celle dans laquelle nous allons pouvoir être heureux, nous sentir respectés et peut-être construire quelque chose de durable ?

Lorsque j’avais écrit un premier billet sur ce sujet en 2016, je l’abordais beaucoup à travers mes propres expériences. Avec les années et toutes les histoires que j’ai accompagnées depuis, mon regard a forcément évolué.

Oui, l’amour peut rendre aveugle.

Au début d’une histoire, il y a l’attirance, l’enthousiasme, le désir, l’envie de revoir l’autre et cette sensation très agréable que quelque chose est en train de naître. Nous voyons facilement les qualités de l’autre et beaucoup moins ses défauts. Lorsque nous avons attendu longtemps cette rencontre, nous avons encore davantage envie d’y croire.

Mais nous pouvons aussi être aveuglés par l’image que l’autre nous présente.

C’est particulièrement vrai aujourd’hui alors qu’une grande partie des rencontres commence sur Internet. Quelques photographies, une description, des messages échangés et nous commençons déjà à imaginer une personne que nous ne connaissons pas encore réellement. Une photo peut être ancienne ou très avantageuse, une description embellie, certains éléments omis et, parfois, il y a tout simplement des mensonges.

Les réseaux sociaux ont également renforcé cette nécessité de se montrer sous son meilleur jour, voire de paraître exceptionnel. Il faudrait avoir une vie passionnante, voyager, être dynamique, cultivé, sportif, séduisant, toujours positif, avoir des activités, des amis, des projets…

Mais cherche-t-on vraiment une personne exceptionnelle pour construire une relation ?

Ce n’est pas ce que j’entends dans mes entretiens.

Les célibataires me parlent beaucoup plus souvent de sincérité, d’honnêteté, de confiance, de respect, de gentillesse, d’attention et de quelqu’un sur qui ils pourront compter.

Finalement, ils cherchent surtout quelqu’un de vrai.

Il est parfaitement normal de vouloir plaire lors d’une rencontre. On fait attention à soi et l’on montre naturellement son meilleur visage. Mais il existe une différence entre montrer le meilleur de soi et jouer un personnage.

Car le personnage finit toujours par disparaître.

C’est pourquoi il faut du temps pour connaître quelqu’un. Quelques rendez-vous extraordinaires, des week-ends merveilleux ou des dizaines de messages échangés chaque jour ne suffisent pas.

On découvre véritablement une personne dans des situations différentes : lorsqu’elle est heureuse bien sûr, mais aussi lorsqu’elle est fatiguée, contrariée, stressée, confrontée à un imprévu ou simplement dans la banalité du quotidien. C’est là que l’on découvre progressivement son caractère, sa façon de communiquer, de gérer un désaccord et de tenir compte de l’autre.

Certains couples vont très vite. Ils se voient presque tous les jours dès leur rencontre et ont rapidement l’impression de se connaître parfaitement. Cela peut fonctionner. J’ai accompagné des couples qui ne se sont pratiquement plus quittés dès leur première rencontre et qui sont toujours ensemble.

Mais cela reste particulier.

L’intensité des sentiments ne doit pas être confondue avec la connaissance profonde de l’autre.

Puis arrive inévitablement la découverte des défauts.

Et heureusement !

Construire un couple ne consiste pas à trouver une personne qui n’en aurait pas. Cette personne n’existe pas. Cela ne consiste pas davantage à fermer les yeux sur tout sous prétexte que personne n’est parfait.

Il faut apprendre à donner aux choses leur juste importance.

C’est particulièrement vrai lorsque l’on a vécu seul pendant plusieurs années. Chacun a organisé sa vie selon ses propres habitudes. On mange à telle heure, on range les choses de telle façon, on est très ordonné ou beaucoup moins, on aime le silence ou la musique, on prévoit tout ou on improvise, on a besoin de beaucoup de présence ou davantage d’espace.

Puis arrive l’autre.

Et la petite habitude qui n’avait jamais dérangé personne devient soudain celle qui agace !

Ce n’est pas nécessairement le signe que l’on s’est trompé de partenaire. C’est aussi cela, apprendre à vivre en couple.

Car un couple, ce sont deux personnes qui créent ensemble une troisième entité : le couple.

Il y a moi, il y a l’autre et il y a ce « nous » que nous décidons de bâtir.

C’est une notion essentielle et pourtant parfois difficile à comprendre. On ne peut pas vouloir construire une vie à deux tout en continuant à vivre exactement comme lorsque l’on était célibataire, sans jamais rien modifier à son organisation, à ses habitudes ou à certains comportements.

Cela ne signifie pas perdre sa personnalité, renoncer à sa liberté ou devenir quelqu’un d’autre.

Cela signifie faire une place au couple.

Il faut parfois déplacer certaines habitudes, faire des compromis, tenir compte des besoins de l’autre ou modifier un comportement lorsque l’on comprend qu’il fragilise la relation.

Et cela n’a rien à voir avec le fait de jouer un rôle.

Jouer un rôle, c’est cacher qui l’on est pour séduire. Évoluer dans une relation, c’est rester soi-même tout en comprenant que l’on n’est désormais plus seul à décider de tout.

Certaines personnes ont beaucoup de mal avec cette idée. Elles veulent l’affection, la présence, la complicité et parfois même la vie commune, mais ne veulent rien modifier à leur fonctionnement personnel.

Or on ne peut pas demander au couple de s’adapter constamment à soi sans jamais s’adapter soi-mêmeà la relation.

On peut aimer quelqu’un et pourtant ne pas savoir construire avec lui.

Avoir des sentiments ne suffit pas toujours. Il faut également être capable de faire une place réelle à l’autre et d’investir ce « nous ». Lorsque l’un construit pendant que l’autre continue simplement sa vie en y ajoutant une personne, le déséquilibre finit généralement par apparaître.

Mais attention à ne pas confondre adaptation et renoncement.

Une petite manie peut agacer. Une différence de caractère peut demander quelques ajustements. Certaines habitudes finissent même par nous faire sourire avec le temps.

En revanche, le manque de respect, le mensonge répété, la manipulation, le mépris, la violence ou des valeurs et des projets de vie profondément incompatibles ne sont pas des petits défauts qu’il faudrait accepter au nom de l’amour.

Tout n’a pas la même importance.

Et c’est justement là qu’apparaît un autre phénomène que j’observe régulièrement.

Des femmes et des hommes ont parfois été tellement aveuglés dans une relation précédente qu’ils n’ont pas vu, ou pas voulu voir, certaines choses pourtant graves. D’autres ont découvert tardivement des mensonges ou compris que la personne rencontrée était très différente de celle qu’elle prétendait être.

Alors, la fois suivante, ils ne veulent surtout plus se faire avoir.

Ils observent tout.

Une phrase maladroite, un message envoyé un peu plus tard, une différence d’opinion ou une petite habitude peuvent devenir suspects.

Cette vigilance est compréhensible après avoir souffert. Mais il faut veiller à ne pas passer d’un extrême à l’autre. Après avoir fermé les yeux sur l’essentiel, on peut finir par les ouvrir tellement grand que l’on ne tolère plus aucun détail.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de « red flags ». Ils peuvent nous aider à identifier de véritables comportements problématiques. Mais un défaut humain n’est pas nécessairement un red flag.

Une maladresse n’est pas un mensonge. Un désaccord n’est pas un manque de respect. Une mauvaise journée ne révèle pas forcément une personnalité cachée.

Ce qui doit davantage nous interpeller, c’est la répétition d’un comportement qui fait souffrir et la façon dont l’autre réagit lorsque nous lui en parlons.

Car dans une relation qui se construit, chacun doit pouvoir dire ce qui ne lui convient pas. L’autre doit pouvoir l’entendre, l’exprimer à son tour et, lorsque cela est nécessaire, faire sa part du chemin. Non pas pour devenir quelqu’un d’autre, mais parce que tous les deux ont à cœur que cela fonctionne.

Il faut aussi se méfier de l’image idéale que nous avons parfois de l’homme ou de la femme que nous souhaitons rencontrer. Lorsque quelqu’un ressemble suffisamment à cet idéal, nous pouvons inconsciemment compléter ce que nous ne connaissons pas encore. Nous lui prêtons des qualités, imaginons ses réactions et commençons parfois à écrire l’histoire avant même d’avoir réellement découvert

Puis la réalité apparaît.

Et nous découvrons non pas l’homme ou la femme que nous avions imaginé, mais un être humain.

Je ne crois plus, comme je pouvais l’écrire en 2016, que dès le commencement tout doit « rouler, couler, glisser, sans heurt ». Ce serait demander à deux êtres d’être parfaitement compatibles sur tout.

Une relation saine peut connaître des désaccords, des ajustements et des agacements. La question est de savoir si nous pouvons les traverser ensemble.

Sommes-nous bien avec l’autre ? Pouvons-nous être nous-mêmes ? Sommes-nous écoutés, respectés et considérés ? Sommes-nous capables de parler lorsque quelque chose ne va pas et de nous remettre en question lorsque cela est nécessaire ?

À l’inverse, si dès le début d’une relation vous êtes constamment inquiet, frustré, dévalorisé ou déstabilisé, si vous avez peur de vous exprimer ou si vous passez votre temps à chercher des excuses au comportement de l’autre, il faut probablement regarder la situation avec davantage de lucidité.

« Il changera. » « Elle finira par comprendre. » « Quand il me connaîtra mieux, ce sera différent. »

Peut-être.

Mais peut-être pas.

Une question me paraît alors essentielle : est-ce que j’aime la personne qui est devant moi aujourd’hui ou celle que j’espère qu’elle deviendra demain ?

J’ai moi-même connu des histoires dans lesquelles certains signes étaient présents très tôt. Avec le recul, je les ai vus. À l’époque, beaucoup moins. J’étais amoureuse, j’avais envie d’y croire et j’imaginais probablement que certaines choses finiraient par changer.

C’est aussi ce que mon métier m’a appris. Après une rencontre, je ne m’intéresse pas uniquement à la question : « Est-ce qu’il ou elle vous plaît ? » Je veux aussi savoir comment la personne s’est sentie avec l’autre.

Les sentiments comptent énormément. Le discernement aussi.

Finalement, construire une relation durable demande de voir l’autre tel qu’il est, et non tel que nous voudrions qu’il soit. Cela demande aussi d’accepter d’être vu tel que nous sommes.

Pas exceptionnel.

Pas parfait.

Vrai.

Alors oui, l’amour peut rendre aveugle. Mais le véritable enjeu n’est peut-être pas de tout voir immédiatement. Il est de prendre suffisamment de temps pour découvrir l’autre dans sa réalité, sans idéalisation, sans personnage et sans fermer les yeux sur ce qui compte vraiment.

Car la question n’est finalement pas seulement : « Est-ce que je l’aime ? »

Elle est aussi : « Sommes-nous capables, tous les deux, de construire et de prendre soin de ce que nous voulons construire ensemble ? »

Et vous ? Avec le recul, avez-vous déjà compris que vous aviez été aveuglé au début d’une relation ? Par vos sentiments, par l’image que vous aviez de l’autre ou par celle qu’il vous avait donnée ?

Béatrice Paul

Fondatrice de L’Agence L’Oasis – Agence de rencontres sérieuses en Bretagne

Depuis 2016, j’accompagne des femmes et des hommes dans leur recherche d’une relation sérieuse et durable. Les réflexions et conseils publiés sur ce blog s’appuient sur mon expérience de terrain, les rencontres que j’organise et les nombreuses histoires que les célibataires et les couples me confient.

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